A VOIR

|

Trafic d’ice : pour le procureur général, “la répression ne suffit pas”

Publié le

À l'occasion d'un séminaire international sur la lutte contre le trafic de stupéfiants dans le Pacifique cette semaine, Thomas Pison, procureur général de la Polynésie française, s'est exprimé dans notre journal. Il a rappelé en chiffres que la lutte contre les stupéfiants était une priorité pénale et publique en Polynésie, et que l'action de la justice en la matière ne serait efficace qu'avec une prise de conscience généralisée.

Publié le 14/11/2022 à 12:35 - Mise à jour le 14/11/2022 à 12:38
Lecture 5 minutes

À l'occasion d'un séminaire international sur la lutte contre le trafic de stupéfiants dans le Pacifique cette semaine, Thomas Pison, procureur général de la Polynésie française, s'est exprimé dans notre journal. Il a rappelé en chiffres que la lutte contre les stupéfiants était une priorité pénale et publique en Polynésie, et que l'action de la justice en la matière ne serait efficace qu'avec une prise de conscience généralisée.

TNTV : Après un premier séminaire aux États-Unis sur la lutte contre le trafic de stupéfiants dans le Pacifique, un séminaire international sur le même thème se tiendra du 14 au 16 novembre au fenua. Quel est l’objectif de ce colloque, qui rappelons se tiendra en comité restreint ?
Thomas Pison, procureur général de la Polynésie française : C’est un colloque qui démarre lundi matin, en comité restreint qui ne réunit que des professionnels, ce n’est pas ouvert au public. L’objectif est simple : la lutte contre le trafic de stupéfiants en Polynésie française est une priorité de politique publique, à laquelle tout le monde est associé, État, Pays, et autorités judiciaires. Donc on travail tous ensemble sur le fenua, mais évidemment, ce phénomène dépasse la Polynésie française, il concerne aussi nos voisins. L’idée est de travailler ensemble, de développer encore plus la coopération entre nous.

Parmi les stupéfiants qui circulent en Polynésie, l’ice, véritable fléau sociétal. Malgré un nombre élevé d’investigations et de condamnations du côté de la justice, comment améliorer la lutte contre le trafic d’ice ?
Effectivement, c’est un sujet au-delà du problème pénal. C’est un sujet de santé publique. On évalue à plus de 10 000 personnes faisant usage d’ice sur le territoire de la Polynésie française, ce qui est très important pour 280 000 habitants. Il y a un vrai travail d’investigation fait par les services de police et de gendarmerie, mais aussi des douanes, pour démanteler ces trafics qui viennent notamment, mais pas que, des États-Unis. Il y a un vrai travail de renseignement, d’échanges d’informations entre nos forces de sécurité et l’État en Polynésie française, avec nos voisins américains mais aussi australiens et néo-zélandais. On ne peut pas travailler chacun dans son couloir de nage. Il faut travailler ensemble pour lutter contre ce fléau.

Voir aussi – Une demi-tonne de cocaïne sur un voilier : la vidéo de la saisie

Quid de la prévention, même si ce n’est pas de votre ressort ? Est-elle suffisante selon vous ?
Effectivement, la prévention est du ressort du Pays. Je rends hommage au travail fait par les Pays, ce n’est pas évident de mettre en place des structures. Prendre en charge les consommateurs d’ice, on s’inscrit dans le temps long, ça ne se fait pas en quelques semaines. Il faut des structures importantes et je sais que les autorités sanitaires du Pays y travaillent sérieusement, avec entrain. Je pense qu’au fil du temps, les choses vont s’améliorer.

Le cannabis pèse aussi dans les dossiers de la gendarmerie. C’est un sujet sensible, puisque la législation sur son usage médical est en cours d’évolution au fenua.
Un chiffre, et je pense que ça pourra éclairer tout le monde : on évalue que 50% de la population de la Polynésie de plus de 15 ans fait usage de cannabis. Sur ces 50%, vous avez entre 5 et 10% qui font aussi usage d’ice. Vous voyez une sorte de lien entre l’usage de cannabis et l’usage d’ice. Sur ce plan, la loi reste la loi. Ceux qui trafiquent ce produit doivent être à la fois identifiés, poursuivis et condamnés. Mais par rapport au cannabis médical, ça n’a rien à voir. On ne parle pas de trafic de stupéfiants, c’est un projet de loi de Pays qui veut faire une expérimentation pour savoir si le cannabis peut soulager certaines douleurs. Ce sont deux sujets différents, je ne voudrais pas que certains puissent faire des amalgames entre l’usage de cannabis sur le plan médical et la dépénalisation du cannabis. Ce sont deux sujets qui n’ont strictement rien à voir.

“On ne peut pas vivre dans cette violence”

Thomas Pison, procureur général de la Polynésie française

Autre fléau en Polynésie, la violence sous toutes ses formes. Le fenua fait partie des territoires français les plus impactés, avec plus de 3400 faits constatés en 2021, soit 12 faits pour 1000 habitants. En 2022, les chiffres ne semblent pas s’améliorer malgré les dispositifs existants. Comment renforcer la lutte contre les violences.
À côté de la priorité qui est la lutte contre le trafic de stupéfiants, il y a aussi la prise en compte des violences intra-familiales et des violences en général. On a un taux trois fois supérieur à celui de la métropole. On avait fait le Grenelle des violences, il y a un vrai travail là aussi en commun : État, Pays et judiciaire. Il y a eu des dispositifs mis en place, notamment l’éviction du conjoint violent, le téléphone grave danger… C’est un équilibre : ce sont à la fois des enquêtes, des interpellations, juger des gens qui ont commis ces violences, mais en amont il y a la prévention. C’est un problème qui renvoie à soi. La famille, les parents doivent aussi prendre leur part, éduquer les enfants. Si tout le monde ne le fait pas ensemble et ne comprend pas que c’est d’abord un problème personnel, on va rencontrer des difficultés. La répression en cette matière ne suffit pas. Elle doit exister, elle existe, mais il faut aussi une prise de conscience qu’on ne peut pas vivre dans cette violence, ce n’est pas possible. Je rajoute que malheureusement, dans la plupart des dossiers de violences, on retrouve l’alcool et la drogue.”

Récemment, un mineur auteur d’un coup de couteau au collège Henri Hiro s’est suicidé. Après son incarcération, pensez-vous que demander à des mineurs de payer leur dette envers la société en les en excluant soit la meilleur des solutions ?
Il y a une instruction en cours sur ce dossier, il y a un juge d’instruction qui est saisi. Ce que je peux simplement dire, c’est que par rapport aux faits qui étaient reprochés à ce mineur, la détention avait été ordonnée par le juge des libertés et de la détention, à la demande notamment du parquet. Ça a été une décision mûrement réfléchie. Au niveau pénitentiaire, ce mineur a été pris en charge correctement, la structure est adaptée. On peut toujours faire mieux, il y a toujours une marge de progression. Il y avait eu une prise en charge très précise, avec un psychiatre qui avait examiné ce mineur. Bien sûr que le dénouement est dramatique. Mais je ne pourrai pas en dire plus, il y a une instruction en cours, je ne souhaite pas interférer dans les investigations.

Au-delà des mineurs, la surpopulation carcérale en Polynésie est aussi en problème. Nuutania affiche un taux d’occupation entre 115 et 120 % en juillet 2022. Quelle est la réponse de la justice ?
Là aussi, il y a eu un énorme progrès. Quand je suis arrivé en 2017, on était à 280-300% de surpopulation à Nuutania. Grâce à l’ouverture de Papeari, il y a eu des transferts. On est encore à 120%, c’est beaucoup, là aussi il y a une marge de progression. Je peux vous dire que l’administration pénitentiaire travaille beaucoup, et petit à petit transfère vers Papeari. Il y a eu un gros effort de fait sur les détentions des femmes, puisque l’ensemble du bâtiment de détention pour les femmes a été entièrement refait. Il y a des conditions correctes pour elles.”

Autre sujet, les accidents routiers. 32 morts sur les routes de Polynésie depuis le début de l’année. Ça ne s’arrête pas, et ce malgré l’intensification des contrôles. Que faut-il faire de plus.
J’ai envie de vous faire la même réponse que sur les violences. C’est d’abord un travail sur soi. Parfois, on se laisse aller sur la route parce qu’on roule un peu trop vite, on est pressés. Je crois que là aussi il ne fait pas toujours demander à l’État ou au Pays. À nous aussi de faire cet effort lorsqu’on est devant son volant. Au-delà de ça, et je le dis parce que je suis procureur général, il faut aussi de la répression. Elle commence par une présence massive de la police et de la gendarmerie au bord des routes. Selon une expression souvent utilisée, il faut « bleuir » le bord des routes, mettre des gendarmes au bord de la route. Je crois qu’il va falloir être encore un peu plus présents pour montrer aux gens qu’il faut lâcher un peu le pied. Malheureusement, dans ces homicides involontaires, on retrouve souvent l’alcool, la vitesse et la drogue. C’est toujours la même chose.”