jeudi 26 mai 2022
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“Le fenua est l’un des territoires où la gendarmerie détruit le plus de cannabis”

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Quelques jours après la restitution du bilan de la délinquance 2021, le commandant de la gendarmerie, Frédéric Saulnier, a tenu à revenir sur les bons résultats de ses équipes. Des résultats qui se traduisent par une baisse globale de la délinquance. Mais le général a également relativisé la présence de l'ice en Polynésie, souligné l'importance de la prévention et alerté sur le climat de tension qui imprègne la société polynésienne.

Publié le 12/02/2022 à 14:31 - Mise à jour le 13/02/2022 à 9:40
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Quelques jours après la restitution du bilan de la délinquance 2021, le commandant de la gendarmerie, Frédéric Saulnier, a tenu à revenir sur les bons résultats de ses équipes. Des résultats qui se traduisent par une baisse globale de la délinquance. Mais le général a également relativisé la présence de l'ice en Polynésie, souligné l'importance de la prévention et alerté sur le climat de tension qui imprègne la société polynésienne.

TNTV : Vous avez tenu à revenir sur le bilan de la délinquance, pourquoi ?
Frédéric Saulnier, commandant de la gendarmerie : “On ne parle pas souvent des trains qui arrivent à l’heure, alors je voudrais m’y attarder un petit peu. Cette année, on est quand même sur une baisse de la délinquance : nous avons eu -24% d’atteintes aux biens, l’année précédente, on était déjà à -36%. On a de manière plus globale une baisse de la délinquance, ce qui comprend aussi l’atteinte aux personnes. En 2013, nous étions sur 10 300 faits, en 2016, nous étions sur 8 500 faits et aujourd’hui, nous sommes à 7 400 faits. C’est donc un constat positif et ce n’est pas le fruit du hasard, c’est le résultat d’une grosse implication des gendarmes de la Polynésie notamment dans l’élucidation avec des taux remarquables sur la résolution des cambriolages. Des taux qui sont trois fois supérieurs à ceux de la métropole. Dans 35 à 40% des cas, le travail des enquêteurs permet d’interpeller les auteurs.”

Avez-vous déployé plus de moyens justement pour améliorer la qualité de la police scientifique ?
“Nous avons monté une cellule d’identification criminelle composée de gens particulièrement compétents qui font de l’exploitation de trace. Mais leur travail n’est possible que si le travail de relevé décadactylaire (dix doigts et les paumes, Ndlr) en amont a été bien fait. Ce qui permet de mettre dans nos bases des éléments de qualité. Ensuite, lorsque les traces sont relevées sur les lieux d’infractions, cela nous permet de retrouver les auteurs. Un cambriolage, c’est quand même une intrusion dans la sphère privée et ce n’est jamais neutre.”

> Voir le bilan 2021 de la délinquance

Beaucoup de médias se font échos d’une violence en hausse, ce qui ne semble pas ressortir de votre bilan finalement ?
“Effectivement, on a beaucoup mis en exergue une hausse des violences aux personnes, mais dans ce domaine, il faut distinguer deux choses, il y a d’un côté les violences non crapuleuses et de l’autre les violences crapuleuses, soit des violences à main armée ou des agressions de personnes âgées. Celles-ci sont en baisse. 100% de ces violences ont été résolues dans un temps très réduit. Ce qui présente aussi un facteur de dissuasion. Mais si nous sommes bons sur les atteintes aux biens, c’est aussi parce que nous sommes dans un périmètre circonscrit. La Polynésie, c’est un village sur une vaste étendu d’eau, ce qui nous permet d’avoir de bons résultats.”

“Je ne pense pas qu’il y a plus de violences qu’avant, juste qu’elles sont davantage traitées par la sphère publique” 

Frédéric Saulnier

Certains chiffres paraissent moins bons comme celui des violences intrafamiliales en hausse cette année, mais traduisent aussi une hausse des signalements. Finalement, c’est une bonne nouvelle ?
“Il y a des augmentations dont on ne peut que se réjouir. C’était autrefois une violence qui n’était pas mise sur la sphère publique. Elle ne sortait pas des familles. Aujourd’hui, on a mis en place des plans de sensibilisation, d’informations, on prend en compte les victimes, on les rappelle, ce qu’on appelle du « call back », on fait donc un suivi. Résultat : les victimes se manifestent plus. La parole s’est libérée. La statistique a ses limites et une augmentation peut être envisagée positivement. Je ne pense pas qu’il y a plus de violences qu’avant, c’est juste qu’elles sont davantage traitées par la sphère publique.”


De l’avis général, il y a une sorte de tension latente dans l’air depuis le début de la crise, faites-vous le même constat ?
“Il y a effectivement un climat général de violence qui imprègne la société. Et cette violence est perceptible à trois niveaux, du côté des violences intrafamiliales, mais aussi dans les relations interpersonnelles. La bagarre mortelle de Mahina en est le parfait exemple. Ce différend après le vol d’une débroussailleuse se traduit par des coups portés et le décès d’un homme de 50 ans, c’est inacceptable, on en arrive à des choses complètement disproportionnées au regard du fait originel. Et cette violence n’exonère pas les forces de sécurité intérieure. J’ai pu constater l’an passé 33 gendarmes blessés en intervention là où j’en avais eu 16 en 2020. Et c’est le même constat pour la police nationale ou pour nos camarades de l’administration pénitentiaire. Cette violence est également sur les réseaux sociaux qui peuvent faire beaucoup de mal et ce sera également l’objet de nos futures intentions dans le domaine de la prévention, notamment du côté des jeunes. Notons également un fort taux de suicide chez les jeunes, ce qui est l’expression d’une forme de violence autocentrée. Cette violence latente est réelle et mérite qu’on s’y intéresse tous. Un cadre comme celui des CLSPD (Conseil local de sécurité et de prévention de la délinquance) au niveau des communes est une bonne sphère d’expression, car pour bien traiter les phénomènes, il faut commencer par bien les désigner.”

“Il ne faut pas non plus voir de l’ice partout (…). nous traitons 10% d’affaires en lien avec l’ice et 90% en lien avec le pakalolo”.

On parle beaucoup de l’ice en ce moment, quitte à tirer des conclusions hâtives comme on a pu le voir avec la bagarre mortelle à Mahina. Cette drogue est-elle aussi omniprésente que ça ?
“Il ne faut pas non plus voir de l’ice partout, maintenant s’il y en a, on ira au bout des choses. Il faut retenir que nous traitons 10% d’affaires en lien avec l’ice et 90% en lien avec le pakalolo. Il y a quand même ici un problème constant avec le pakalolo qu’il ne faut pas méconnaître et qui génère des profits très, très conséquents. L’année dernière, de mémoire, la gendarmerie a détruit 30 000 pieds. Sur la base d’un pied qui peut générer 100 grammes de produits, ça donne en moyenne au bilan 10 millions d’euros de profits (1,2 milliard de Fcfp). La fenua est l’un des territoires où l’on détruit le plus de volume de cannabis. C’est un bon résultat, mais c’est la face émergée de l’iceberg. Donc oui, le cannabis génère de gros profits et passe un peu sous le feu des radars alors qu’il peut parfois servir de cagnotte pour amorcer d’autres trafics, comme celui de l’ice. Il ne faut pas avoir une approche monolithique des problématiques, tout est lié. La répression a un lien avec la prévention et avec l’accompagnement et tout le monde doit se sentir concerné.”

L’alcool est aussi quelque chose qu’on évoque assez peu finalement dans les bilans de la délinquance, est-ce un élément qu’on a tendance à négliger ?
“Complètement. L’alcool et/ou les stupéfiants d’ailleurs dans toutes les problématiques. C’est le cas sur les routes et sur les violences. 65% de nos accidents mortels cette année sont en lien avec des consommations d’alcool. On a souvent des situations qui devraient se régler de façon normalisée, mais qui dégénèrent du fait de l’alcool. Très souvent, les différends familiaux ou les rixes interviennent sur fond d’alcool. C’est un constat que nous observons en permanence et qui n’est pas nouveau, mais qui est constant.”

“S’il y a des trafiquants, c’est parce qu’il y a de la demande. Il faut donc empêcher les gens d’entrer dans la consommation”.

Vous insistez sur l’importance d’avoir une approche globale, comment ça se traduit sur le terrain ?
“L’approche répressive, c’est un des aspects à apporter. Pour les stupéfiants par exemple, il faut une approche double voire triple. La première, c’est la lutte contre l’offre, soit la lutte contre les trafics avec la mise en place de structure comme la CROSS 987 (cellule de renseignement opérationnel sur les stupéfiants de Polynésie française), mais il y a également la lutte contre la demande. S’il y a des trafiquants, c’est parce qu’en face il y a des gens qui demandent. Il faut donc empêcher les gens d’entrer dans la consommation de ces produits. Il y a tout un travail de fond à mener auprès des familles et via la sphère scolaire. C’est ce que fait la gendarmerie, notamment avec la maison de protection des familles qui fait des milliers de sensibilisation dans les lycées et les collèges. Il y a aussi un volet accompagnement à étoffer pour faire sortir les gens de ce produit. Quelqu’un qui est consommateur est souvent lui-même auteur de faits délictueux parce qu’il faut bien de l’argent pour acheter un produit qui est cher. Il faut donc commettre des cambriolages voire se soumettre à des actes comme la prostitution.”

(Crédit photo : Naea Bennett – TNTV)

Avec le One Ocean Summit, il a beaucoup été question de protection des océans cette semaine. Quelle est la place de l’environnement dans votre feuille de route ?
“En 2021, on a fait face à une crise sanitaire persistante, on a également été très occupé par la visite du président de la République qui a demandé le déploiement de moyens conséquents. À cela s’ajoute la prise en compte des phénomènes de violence et de trafics de stupéfiants. Mais il y a un autre phénomène qui m’est cher, c’est celui de l’environnement. Après la création cette année de l’Ofast (l’office anti-stupéfiants), je déploie beaucoup d’énergie avec mes petits réseaux pour ouvrir en Polynésie une antenne Oclaest (Office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique). Il y a des débats en ce moment pour le positionnement de cette antenne en Polynésie ou en Calédonie pour la zone Pacifique.”

Plus concrètement, on parle de quels types d’infractions ?
“L’an passé, on a constaté neuf faits significatifs en lien avec des atteintes avec l’environnement. Il s’agit de pollution, de trafics d’espèces protégées ou d’affaires en lien avec la préservation du milieu halieutique.”

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