mercredi 17 août 2022
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Hinamoeura Cross, militante anti-nucléaire, veut “éduquer et dénucléariser les mémoires”

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Du haut de sa trentaine, Hinamoeura Cross se bat contre une leucémie. Une maladie qu’elle porte et qui fait partie de sa vie, depuis ses 25 ans. Comme un électrochoc, cette leucémie a forgé la vocation militantiste de la jeune femme qui, depuis, n’hésite pas à monter aux tribunes internationales pour dénoncer les 30 années d’essais nucléaires et leurs conséquences que subit le fenua depuis 1966. Dernièrement, Hina Cross s’est rendue à Vienne à la réunion du Traité d’interdiction des armes nucléaires organisé par l’ICAN. Et alors que la Polynésie commémore ce 2 juillet le premier des 193 essais nucléaires qui déchirèrent son ciel et ses lagons, elle raconte son engagement, sa maladie et son combat pour "éduquer et dénucléariser les mémoires".

Publié le 02/07/2022 à 17:30 - Mise à jour le 02/07/2022 à 17:50
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Du haut de sa trentaine, Hinamoeura Cross se bat contre une leucémie. Une maladie qu’elle porte et qui fait partie de sa vie, depuis ses 25 ans. Comme un électrochoc, cette leucémie a forgé la vocation militantiste de la jeune femme qui, depuis, n’hésite pas à monter aux tribunes internationales pour dénoncer les 30 années d’essais nucléaires et leurs conséquences que subit le fenua depuis 1966. Dernièrement, Hina Cross s’est rendue à Vienne à la réunion du Traité d’interdiction des armes nucléaires organisé par l’ICAN. Et alors que la Polynésie commémore ce 2 juillet le premier des 193 essais nucléaires qui déchirèrent son ciel et ses lagons, elle raconte son engagement, sa maladie et son combat pour "éduquer et dénucléariser les mémoires".

Outremers360 : Vous avez participé, à Vienne, à une réunion sur le traité d’interdiction des armes nucléaires. Pouvez-vous nous expliquer quel était le but de cette réunion ?
Hinamoeura Cross : J’ai été invitée par l’ICAN, une organisation internationale qui réunit plusieurs autres organisations et qui défend l’abolition des armes nucléaires. J’ai été plus précisément invitée par ICAN France, représentée par Jean-Marie Collin, et en fait, son idée, c’était d’avoir une personne qui puisse représenter la Polynésie française, parce que la Polynésie a été le terrain d’essais nucléaires de 1966 à 1996. 
Quand bien même on parle d’abolition des armes nucléaires, ce traité comporte deux articles (les articles 6 et 7) qui exigent que tous les territoires victimes du nucléaire doivent avoir un accompagnement médical adapté. Et c’est en ce sens que pour moi, c’était intéressant en tant que Polynésienne d’y aller et de dire que la France, quand bien même elle n’a pas ratifié le traité, ne respecte pas ces articles 6 et 7, car nous n’avons pas une médecine adaptée à ce que nous avons subi pendant 30 ans. 
Effectivement, nous avons un hôpital et deux cliniques sur l’île de Tahiti. Mais encore aujourd’hui, des milliers de Polynésiens doivent se soigner en France, plus précisément à Paris. Et les centaines d’enfants atteints de leucémie y sont soignés. Je connais ici une personne mineure qui se fait soigner à Paris depuis bientôt quatre ans avec sa maman. Je trouve cela scandaleux qu’on n’ait pas un hôpital digne de ce nom, par rapport aux 193 essais nucléaires qui ont eu lieu en Polynésie. Je pense que toutes les personnes atteintes de maladies radio-induites devraient être soignées en Polynésie.
Je suis allée à Vienne pour dire aussi que la France ne reconnaît pas les maladies transgénérationnelles. Pour la France, tous les enfants malades après le 31 décembre 1998, ce n’est pas dû à la radioactivité, alors que dans d’autres pays, c’est une évidence. Personnellement, je m’inscris dans cette transgénérationnalité car ma grand-mère, ma mère et ma tante ont toutes eu un cancer de la thyroïde. Ma tante a même eu un cancer du sein en plus. Moi, je n’avais rien jusqu’à mes 24 ans, puis j’ai découvert que j’avais une leucémie que je combats encore aujourd’hui. Donc je m’inscris aussi par rapport à ce combat en tant que témoin, en tant que Polynésien, mais aussi en tant que victime des essais nucléaires français parce que ma maladie est une maladie radio-induite.

“C’est une épée de Damoclès qu’on ne peut pas chiffrer, et qui ne partira pas en donnant un chèque.”

Hinamoeura Cross

Comment les autres pays ayant ratifié ce traité, qui sont aussi des “victimes” du nucléaire, font pour lier ces maladies transgénérationnelles au nucléaire ?
Pour eux, c’est une évidence, une réalité de tous les jours, et il n’y a même pas ce questionnement, alors que je me bats en Polynésie pour faire comprendre que ma maladie est due aux essais nucléaires. Il n’y a qu’en Polynésie, en France, où on doit essayer de se justifier. Et c’est aussi pour cela que nous demandons une étude épidémiologique indépendante. Il y a eu ce rapport de l’INSERM qui nous a mis dans un flou total et ça n’a aucune valeur. C’est pour cela aussi qu’il est important d’aller parler à l’international, d’alerter. La communication que nous avons de la France sur ce sujet n’est pas sérieuse. Nous n’avons que des miettes et la loi d’indemnisation de 2010 en fait partie.

Justement, vous avez raconté avoir commencé des démarches pour demander une indemnisation dans le cadre de cette loi, mais vous avez abandonné. Pourquoi ? 
J’ai abandonné en effet, mais là je vais retenter. À mon retour à Tahiti, je vais le faire. J’avais baissé les bras au début par rapport à la paperasse, la lourdeur administrative, et aussi en lisant certaines décisions de justice dans lesquelles on reconnaît les malades, et surtout en me rendant compte du chiffrage. Là, pour moi, ça a été très dur psychologiquement parce que c’est une lourde épreuve pour les gens. Imaginons, je fais mon dossier et je suis reconnue victime des essais nucléaires, je vais avoir 5 000 € et ensuite, c’est fini. Sauf que la maladie que j’ai, elle est incurable, elle ne guérira jamais. Je suis condamnée à chaque fois que j’arrête la chimio qui permet de la mettre en sommeil.
Et puis la lourdeur administrative freine les gens, les malades. Il y a aussi toute une mentalité, des gens qui ont peur. Avant de parler de ma maladie, je ne sais pas pourquoi, ni comment l’expliquer, mais j’avais honte et j’avais peur. Je pense qu’il y a encore des traumatismes sociétaux par rapport à cette période qui expliquent qu’entreprendre une demande d’indemnisation est encore plus laborieux. Comme je suis militante anti-nucléaire, je veux aller jusqu’au bout. Je vais faire mon dossier, mais j’ai des appréhensions sur l’impact psychologique que la décision va avoir parce que pour moi, cette maladie, je la vis tous les jours. C’est une épée de Damoclès qu’on ne peut pas chiffrer, et qui ne partira pas en donnant un chèque.


La France n’ayant pas ratifié le traité d’interdiction des armes nucléaires, que peut-on attendre de cette réunion et de ta participation ?
L’idée, c’était de mener le combat au-delà de la Polynésie française et d’en parler à tous les États présents et, d’une certaine manière, faire pression sur la France. Et j’ai vraiment ressenti, en tout cas pendant ces réunions, une solidarité entre tous ces militants et une aide de leur part. Ils se sont demandé comment la Polynésie française, qu’ils considèrent comme une colonie, pouvait bénéficier de ces articles 6 et 7.
Ils ont conclu qu’il faut mettre en place une procédure pour que la Polynésie, qui ne peut pas ratifier ce traité parce qu’elle n’est pas un État indépendant, puisse bénéficier d’aides financières pour l’accompagnement des malades. Alors c’est un engagement oral qui a commencé à être mis sur le papier, et on est sur du long terme, mais c’est déjà un début. On sent vraiment cette solidarité alors qu’on est tout petit sur la carte du monde. Je précise qu’aucun État qui a l’arme nucléaire n’a signé ce traité.

En même temps, il y a un contexte international avec la guerre en Ukraine et on se souvient de cette menace brandie par Vladimir Poutine. Ce contexte a certainement dû être évoqué durant cette réunion… 
Oui, tout à fait, c’est un hasard car la réunion avait été prévue fin juin depuis un moment et entre temps, il y a eu l’arrivée de la guerre en Ukraine. Ça a permis en fait de donner encore plus d’appui à ce traité, parce que la menace nucléaire est bien présente. Ça a donné de l’eau au moulin.

“Non seulement, nous avons été bombardés, empoisonnés dans notre chaire, dans notre lagon, et en plus nous sommes condamnés à devoir payer pour ça.”

Il y a eu une table ronde sur les conséquences des essais nucléaires l’an dernier à Paris, pendant laquelle la CPS a demandé un remboursement de tous les frais qu’elle a engagés pour soigner les cancers, les malades, les maladies radio-induites depuis les années 80. Elle n’a eu encore à ce jour aucune réponse. Quel est ton sentiment par rapport à cela ?
Je suis totalement révoltée par rapport à ça. J’avais déjà eu l’occasion d’en parler le 8 octobre 2019 à l’ONU. J’avais dénoncé le fait qu’il y ait des malades sur des générations et des générations et j’avais dit que les 193 essais nucléaires perpétrés par l’État français étaient un crime contre l’humanité. J’avais dit aussi qu’aujourd’hui, on a un deuxième crime, c’est que la France nous condamne à payer les maladies perpétrées par ses essais et, je trouve ça inadmissible. Et je continuerais à dénoncer cela à l’international en rappelant que tout cela pèse sur la Polynésie qui subit des sommes colossales. C’est inadmissible.
En fait, si vous regardez l’histoire, avant les essais nucléaires, la France avait la compétence de la santé en Polynésie et on connaissait déjà à l’époque les conséquences que pouvaient avoir de tels essais dans un délai de 10 ans. Hiroshima et Nagasaki ont eu lieu en 1945 et les premières conséquences sanitaires se sont fait sentir vers 1955. La France a fait son premier essai en 1966 et en 1977, la France rétrocède à la Polynésie la compétence de la santé. Donc là, pour moi, c’était déjà calculé. Non seulement, nous avons été bombardés, empoisonnés dans notre chaire, dans notre lagon, et en plus nous sommes condamnés à devoir payer pour ça.

Comment comptez-vous matérialiser votre engagement militant et anti-nucléaire ?
Mon projet est de créer une Fondation. Et dans cette Fondation, il y aura cette place pour l’éducation. Je m’explique : je parle d’éducation et de dénucléariser les mémoires. Il y a beaucoup à faire sur ce sujet. Quand j’étais à Tahiti et que j’expliquais que j’étais malade à cause des essais nucléaires, on me prenait un peu pour une illuminée. À Vienne, pour les intervenants des autres pays également victimes du nucléaire, c’est une évidence. Et je me suis dit que non, je n’étais pas une illuminée. Ça a été un soulagement. 
Et donc j’aimerais créer cette Fondation, avec une bibliothèque qui porterait le nom de Bruno Barillot (figure de la lutte anti-nucléaire, ndlr). J’aimerais y rassembler tout ce qu’on sait du nucléaire, et donner aussi un espace de travail aux étudiants polynésiens, avec la possibilité pour la Fondation de financer des thèses de doctorat et des mémoires pour que les Polynésiens récupèrent leur histoire et commencent à l’écrire. Et aussi la Fondation a vocation à être internationale pour continuer d’échanger en paix avec les autres pays.

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Ce samedi 2 juillet est une date importante : les organisations historiquement engagées dans la lutte anti-nucléaire et dans la prise en charge des malades vont commémorer le premier essai en Polynésie (2 juillet 1966). Vous serez présente ? 
Oui, il fallait absolument que je rentre à Tahiti pour cette date. On va marcher avec l’association Moruroa e Tatou et l’Église protestante Ma’ohi, et ensuite on va aller à la stèle de commémoration des essais au niveau de la Place Tu Marama à Papeete, où il y aura des discours et des chants. Et j’aurais l’opportunité de prendre la parole juste avant le président de l’Église protestante Ma’ohi. 

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