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Dans le Pacifique, la Chine intensifie sa pêche

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À des milles nautiques de chez lui, l’Empire du Milieu a développé une stratégie de pêche globalisée, profitant de son statut de géant politique et d’un cadre légal compliqué à faire respecter en la matière. Malgré les remontrances de la communauté internationale, la Chine est omniprésente dans les eaux du Pacifique.

Publié le 04/10/2022 à 10:51 - Mise à jour le 04/10/2022 à 11:30
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À des milles nautiques de chez lui, l’Empire du Milieu a développé une stratégie de pêche globalisée, profitant de son statut de géant politique et d’un cadre légal compliqué à faire respecter en la matière. Malgré les remontrances de la communauté internationale, la Chine est omniprésente dans les eaux du Pacifique.

Élevée au rang d’industrie et portée par son immense marché, la pêche chinoise s’étend sur toutes les eaux du globe. Depuis 2016, les navires chinois pêcheraient quotidiennement sur les côtes équatoriennes ou péruviennes, en fonction des saisons. Selon un reportage du New York Times, ils se déplacent jusqu’en Argentine, où, tous bateaux confondus, ils cumulent environ 16 000 jours de pêche en 2022.

Une telle expansion ne se fait pas sans heurts. Les économies locales et diverses associations environnementales ne cachent pas leur crainte face à l’ampleur de la demande chinoise. La commercialisation du thon ou du calmar, très consommés en Chine, n’est selon eux pas durable.

En une vingtaine d’années, la Chine a construit la plus large flotte de bateaux de pêche en eaux profondes, avec environ 3000 unités. Ayant largement asséché ses propres réserves, le pays se tourne maintenant vers l’étranger, au point de submerger la flotte de certains pays dans leurs propres eaux. L’impact se fait progressivement sentir, notamment dans le Pacifique Sud ou l’Océan Indien. C’est aussi le cas en Afrique et en Amérique du Sud. En définitive, les chinois pêchent partout.

Image d’archive (Crédit photo : Tahiti Nui Télévision)

Les incidents diplomatiques sont ainsi légion. En 2017, l’Équateur a saisi un cargo réfrigéré, le Fu Yuan Yu Leng 999, qui transportait illégalement 6620 requins, dont les ailerons sont particulièrement appréciés par les chinois.

La Chine maintient qu’elle respecte le cadre légal de la pêche en eaux internationales, un cadre toutefois difficile à faire appliquer. La surveillance des zones de pêche cristallise les débats, notamment la protection de la ZEE en Polynésie, d’une superficie de plus de 4,5 millions de km².

Lire aussi : Protection de la ZEE en Polynésie : la navigation et la pêche sous surveillance

À l’été 2020, le groupe de conservation Oceana a compté pas moins de 300 bateaux au large des îles Galápagos, à la limite de la ZEE équatorienne, soit à 200 milles nautiques de son territoire où la Convention des Nations unies sur le droit de la mer s’applique. Les navires étaient si proches de la zone que l’on pouvait en voir les contours par images satellites. La pêche chinoise représente 99% de la pêche totale à proximité des Galápagos.

“Notre mer ne peut plus supporter cette pression”, alerte Alberto Andrade, pêcheur des Galápagos, auprès du New York Times. Puisque la présence d’autant de navires chinois rend la vie difficile aux locaux, il a organisé un groupe, l’Island Front for the Galápagos Marine Reserve, pour étendre les zones de pêche protégées autour des îles. “Même la pandémie ne les a pas stoppés”, ajoute-t-il.

La Chine peut se permettre de pêcher à cette échelle grâce à des navires comme le Hai Feng 718, un cargo réfrigéré construit au Japon en 1996. Il est enregistré au Panama et géré par une entreprise basée à Pékin, la Zhongyu Global Seafood Corporation.

Hai Feng 718 est connu pour être un navire-mère. Il possède des espaces de stockages réfrigérés pour préserver des tonnes de prises. Il transporte du fuel et d’autres fournitures pour des plus petits bateaux, qui peuvent ainsi décharger leur cargaison et approvisionner leurs équipages. Ainsi, les autres navires ne perdent pas de temps à retourner aux ports, pour pêcher de façon continue.

Entre juin et décembre 2021, la Hai Feng 718 est entré en contact avec au moins 70 bateaux battant le pavillon chinois, selon Global Fishing Watch. Chaque rencontre, aussi appelée transbordement, représente un échange de plusieurs tonnes de poisson que les plus petits bateaux devraient décharger aux ports, à plusieurs centaines de milles.

Le NYT a retracé le parcours de cet immense navire sur plusieurs mois. Après avoir quitté Weihai, un port de la province chinoise de Shandong, le Hai Feng 718 est arrivé dans les Galápagos en août 2021, passant près d’un mois dans la ZEE équatorienne, où il soutenait l’activité d’autres bateaux spécialement conçus pour attraper du calmar. Ces bateaux, comme le Hebei 8588, sont équipés de lumières si puissantes qu’ils attirent les animaux en surface.

L’Équateur, le Pérou, le Chili et l’Argentine formulent une réponse régionale face à la pêche industrielle de calmar en Amérique du Sud (Tweet @ECOWARRIORSS).

Un mois plus tard, le flotte chinoise a voyagé jusqu’aux côtes péruviennes, où le Hai Feng 718 s’est rapproché d’une grosse vingtaine de plus petits navires, dont certains plusieurs fois (le Hebei 8588, y était encore). Après avoir récupéré son butin, ce “vaisseau-mère” est retourné en Chine. En décembre, il se dirigeait vers l’ouest à travers l’océan Indien, pour une arrivée en janvier au large de l’Argentine, juste pour le début de la saison des calmars. En mai, il était déjà de retour sur la côte devant les Galápagos.

Selon un rapport de Global Fishing Watch, en 2019, la Chine comptait la quasi-totalité des bateaux de pêche au calmar opérant dans le Pacifique Sud. Conséquence, entre 1990 et 2019, le nombre de bateaux de pêche au calmar en haute mer a grimpé en flèche, passant de 6 à 528.

Cette utilisation d’un vaisseau-mère n’est pas illégale, mais elle encourage à la sous-déclaration des prises et la dissimulation de ses origines. Le Japon, la Corée du Sud et Taïwan le font aussi, mais à une échelle bien loin de celle de la Chine.

Autre obstacle : les petits navires peuvent éteindre leurs transpondeurs pour éviter d’être repérés. L’impact sur certaines espèces comme les calmars est cependant difficile à mesurer avec précision. Dans le Pacifique Sud, les accords internationaux exigent que les pays déclarent leurs captures, bien que la sous-déclaration soit considérée comme courante.

En 2020, l’Équateur et son président Lenín Moreno ont protesté auprès de Pékin. Sous la pression internationale, la Chine a répondu en offrant des concessions et en annonçant des moratoires à la pêche dans certaines zones. Des mesures critiquées, puisque les restrictions s’appliquent principalement aux saisons basses.

Toujours selon le NYT, le géant asiatique aurait également promis de limiter la taille de sa flotte hauturière, et de réduire les subventions gouvernementales qu’il accordait aux entreprises de pêche, dont beaucoup sont toujours détenues ou contrôlées par l’État.

Avec les projecteurs braqués sur elle, la majeure partie de la flotte chinoise reste plus à l’écart de la ZEE de l’Équateur. Mais elle continue à pêcher autant qu’avant.