Naïki LUTZ, thérapeute de l’âme

C’est au marae Tainuu, sur la côte ouest de Raiatea, que Naïki nous donne rendez-vous. Professeur de yoga et masseuse, cette femme subtile de 36 ans vit dans le ressenti. Pour saisir l’essence de sa vocation, elle invite Femmes de Polynésie à assister à une séance de transe.

Agenouillée, Naïki pose une main sur la poitrine d’une femme allongée, il s’agit d’une amie qui se prête aimablement à l’exercice. De sa voix douce, elle la guide vers une respiration lente puis profonde à un rythme de plus en plus soutenu. En parallèle, Naïki bat le tambour sur un rythme qui varie au fil de la séance. Petit à petit, le corps de la femme s’abandonne, réagissant aux émotions qui la submergent par des spasmes, des pleurs ou un mouvement d’envol des bras.

Rituel de transe

À l’issue de la session, après un temps d’introspection, l’amie confie son état de légèreté, de sérénité, de pureté, cette impression de s’être débarrassée de mauvaises pensées.

« Dans l’état de transe, il n’y a aucun contrôle, on laisse faire l’énergie en soi, l’intelligence du corps. On coupe le mental, le questionnement, la visualisation… On accède à notre être profond, à la mémoire, à tout ce qui nous pèse dans notre vie et donc à un espace de guérison. »

La transe maîtrisée, une voie vers l’équilibre

Le travail de Naïki consiste à faire rentrer en transe par des moyens tangibles, comme les techniques de respiration, notamment le mahaū qui obéit à un rythme ternaire saccadé ; elle glane aussi des tonalités vocales à travers les himene tarava, ces chants poétiques ancestraux interprétés par un chœur, et recherche des vibrations particulières avec le vivo¹ et le pu².

« En tant que soigneur, la transe ouvre les portes de la connaissance, elle exacerbe l’intuition. Moi, je rentre en transe quasi quotidiennement et utilise cet outil dans mon métier. Avant un massage, par exemple, si j’ai rencontré la personne physiquement, j’ai des visions sur les mouvements à faire. Ensuite, quand je pose les mains sur elle, j’ai des sensations qui me font comprendre ses besoins physiques, émotionnels et mentaux. Mon travail demande tellement d’écoute, de compassion que la spiritualité s’impose. »

« L’empathie est certainement l’un des premiers outils du thérapeute. »

Une vocation qui remonte à l’enfance

« La première personne que j’ai essayé de soigner, c’est ma maman. Elle portait d’énormes fardeaux psychologiques et, à cause de cela, mon enfance a été très compliquée. En échec scolaire en classe de 5e, j’ai quitté l’école en seconde et je me suis mise à toucher à la drogue ; c’était le grand début de l’ice. De 17 à 20 ans, j’ai vécu un schéma pré-écrit, comme si j’étais aveugle. Un jour où je suis à deux doigts de mourir sous les coups de mon mec de l’époque, je me réveille ! Je comprends que ça suffit, que je ne vais pas répéter tout ce que j’ai vu autour de moi. À partir de ce moment, je prends ma vie en main. »

Commence alors pour Naïki la quête de sens et de guérison. Elle part. Longtemps, 11 ans. D’abord en Métropole où elle entreprend un CAP Esthétique.

« C’est la révélation, je passe d’élève en échec scolaire à surdouée, 1ère de la classe ! Le cercle vertueux est enclenché et, pendant toutes ces années, je voyage dans le monde, au Maroc, en Inde, à Dubai, en Thaïlande… Je travaille comme masseuse, thérapeute, esthéticienne, manager d’un spa… »

Retour confiant au pays

« Quand je reviens au Fenua, en 2018, je ne suis plus du tout la même mentalement et spirituellement. Là, je me mets en quête de guérir de ma généalogie maternelle. Cela impliquait de se replonger dans le tahitien que je ne maîtrisais pas, dans l’histoire, la culture, les traditions anciennes… »

Le marae Tainuu est cher au cœur de Naïki qui y ressent pleinement son caractère sacré.

Sa guérison personnelle commence avec la reconnaissance de ses souffrances transgénérationnelles. Mais comment aborder la mémoire des gens disparus qui nous ont précédés ? Par la transe, bien sûr. Naïki utilise le souffle et la vibration pour atteindre un état de conscience modifié qui permet d’accéder aux mémoires transgénérationnelles.

« L’exercice de la transe pour accéder à la connaissance existait dans la culture polynésienne pré-contact. Ce rôle reposait sur une personne de la communauté qui rentrait dans cet état de conscience en utilisant la respiration, le balancement ; il allait chercher dans le monde du pô, le monde des esprits, la connaissance et rapportait ce qu’il avait vu, les enseignements à en tirer. Lors d’événements majeurs, lors de pratiques artistiques comme la danse, la sculpture, le orero. »

« En tant que Polynésien, je pense qu’il faut passer plus de temps à se nourrir et se réapproprier les traditions plutôt qu’à critiquer ce que la modernisation a de négatif. »

Génération régénération

Depuis plus d’un an, sous l’impulsion de l’association Haururu de Papenoo, Naïki et un groupe de femmes des Raromatai redonnent vie à des cérémonies d’antan en recréant les pièces manquantes du puzzle. Cette marche sur la voie du sacré a pour but de se réapproprier les traditions, d’empêcher l’oubli et aussi de guérir des blessures liées à l’Histoire du peuple polynésien.

Naïki se sent une Polynésienne des temps modernes mais bien enracinée dans le passé.

À côtoyer Naïki dont l’aura dégage apaisement et sincérité, et qui rayonne sur des centaines de Raiatéens, on se dit que la thérapie fonctionne à merveille !

¹ Flûte nasale
² Conque marine

©Photos : Gaëlle Poyade pour Femmes de Polynésie

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